Comme un goût de mars 2020…

Encore une fois, l’emballement a commencé par un communiqué de presse, au sujet d’une molécule ancienne et miraculeuse, solution à l’épidémie à SARS-CoV-2, qui diminuerait de manière importante les décès et les hospitalisations si elle était administrée précocement. Nous ne sommes pourtant pas en mars 2020, mais en janvier 2021. Il y avait quelques raisons d’être intéressés. Le protocole avait été publié : un essai randomisé, contre placébo, en double aveugle, chez 6000 patients. Il y avait aussi des raisons d’être attentistes : une étude interrompue précocement, avec seulement ¾ des patients inclus, une efficacité exprimée en réduction relative et non pas absolue du risque, un résultat « presque significatif ». Nous avons été nombreux à demander à voir les données et un papier avant de se prononcer sur l’efficacité, à la fois échaudés par les multiples fausses promesses des derniers mois et surtout parce que c’est ainsi qu’on juge de l’effet d’un traitement.

La machine médiatique a pris le relai ; avec – me semble t-il – un peu plus de prudence qu’en mars 2020. Peut-être échaudée par ce qu’elle a créé du côté de Marseille par son emballement sans contrôle au lendemain du 25 février, malgré les mises en garde de nombreux médecins et scientifiques. Malheureusement, ce que nous étions nombreux à redouter s’est confirmé avec la publication du pre-print de l’étude Colcorona : l’étude ne parvient pas à conclure que la colchicine apporte un avantage sur le critère primaire des décès et hospitalisation à 30 j, malgré plus de 4000 patients inclus. Certes, il y a une positivité statistique dans un sous-groupe de patients (ceux avec une COVID confirmée par PCR), mais il s’agit d’une analyse de sous-groupe d’une étude neutre, ce qui a autant de valeur que de dire que l’Aspirine est inefficace chez les patients nés sous le signe de la Balance ou des Gémeaux.

Cette histoire autour de la colchicine illustre encore une fois le problème de traitement de l’information scientifique pendant cette pandémie. D’un côté par les média. Le temps scientifique n’est pas celui des média, notamment des chaines d’information en continu. Le temps scientifique est lent : mettre au point un protocole, recruter les patients, recueillir les données, assurer le suivi, faire l’analyse statistique. Faire une étude de qualité prend du temps, même avec une pathologie infectieuse aiguë comme la COVID dont le suivi peut être de juste un mois. Lire une étude et éplucher les données prend aussi du temps. La méthode scientifique est incertaine et s’accommode mal des affirmations chéries par les gros titres de la presse écrite ou des bandeaux déroulants des chaines d’information. La nuance et les suppositions font partie intégrante du processus scientifique, mais les précautions prises dans les articles ou les préprints sont souvent écartées, faisant d’une interrogation une affirmation et d’une corrélation une causalité. L’absence dans la majorité des rédactions de journalistes scientifiques, conscients des biais possibles et du fonctionnement de la recherche, a empêché une traduction juste de la complexité d’une recherche scientifique retransmise quasiment en temps réel. Ces pseudo-vérités assénées dans la presse avec certitudes pour être contredites avec autant d’aplomb quelques jours plus tard sont confusantes pour une population qui n’est pas habituée à la constitution d’un consensus scientifique qu’elle ne perçoit en général que lorsqu’il se trouve établit et qu’elle se représente comme LA vérité. Il est alors plus simple et reposant de suivre celui qui parle le premier et le plus fort et propose une solution séduisante, quand bien même elle ne serait que le décors en carton-pâte de nos espoirs, vite démoli dès qu’on gratte un peu le verni.

Mais dans cette histoire de Colchicine, comme dans de nombreuses depuis un an, scientifiques, médecins et institutions ne sont pas innocents non plus. Ils ont joué de l’attrait des média en faisant du communiqué de presse une nouvelle façon de publier des résultats scientifiques. Rien n’est plus opposé à un article scientifique qu’un communiqué de presse : diffusion immédiate de résultats sélectifs et embellis, sans relecture par les pairs. Pendant longtemps cette communication était l’apanage des industriels, notamment en raison des obligations réglementaires pour contrôler le risque de délits d’initié pour les sociétés cotées, et sa diffusion se limitait en général aux spécialistes voire sur-spécialistes d’une discipline. Avec la COVID, dans la course au traitement et au vaccin, les institutions publiques se sont mises à diffuser des résultats tronqués quand ils ne sont pas tout simplement faux, sur la base d’analyses intermédiaires d’études parfois de mauvaises qualités ou au plan statistique discutable, résultats repris par la presse grand public dans le monde entier. Certains veulent être celui qui sauvera le monde, et à cette aunes les propos de Tardif sont particulièrement éloquents « il fallait alerter la planète rapidement » dit-il dans la presse et écrit-il en substance dans le préprint qu’il a publié. Volonté de prévenir le monde au point d’écourter une étude pourtant méthodologiquement robuste, la plantant ainsi en rase campagne au milieu du champs de son égo. La méthodologie et la pertinence de l’analyse statistique ne sont pas solubles dans l’urgence, bien au contraire ; elles sont celles qui nous autorisent de penser avec un niveau acceptable de certitude que ce que l’expérience nous permet d’observer est un reflet pas trop faux de la réalité. L’évaluation d’une expérience ne peut se faire qu’avec une vision claire de la méthode utilisée et de la population étudiée. La relecture et la validation par les pairs, pour imparfaitew qu’elles soient dans le cadre actuel du modèle de l’édition scientifique, reste les garantes d’une certaine qualité des résultats.

Nous sommes responsables des espoirs que nous donnons. Car ceux qui payent le prix de nos errements, à la fin, ce sont les patients.

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